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Sur la terre ferme, la fin d’un voyage

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Sur la terre ferme, la fin d’un voyage

Cécile Debarge - RDV Photos - Mars 2017

En 2016,  plus de 175 000 migrants sont arrivés en Italie, principalement sur les côtes siciliennes. Et 4742 personnes sont mortes depuis le début de l’année en tentant de traverser la  Méditerranée. Leur arrivée sur la terre ferme est devenue un exercice quasi quotidien.

Au début, c’était comme un totem. 1052 migrants sont arrivés le 26 mai 2016, au port de Palerme, 931 le 28 décembre 2015, 548 le 24 août 2015. Des chiffres, des dates à l’infini comme des bouées au milieu de l’océan. Comme un moyen d’arrimer une réalité qui dépasse l’entendement, de se dire que le ballet d’uniformes qui s’exécute à quai a encore un sens. Des noms de pays aussi, qu’aligne le commandant du Siem Pilot chargé de faire le rapport, seize au total en cette matinée d’avril palermitaine: « Il y a toute l’Afrique ici », résume-t-il.

La routine à quai

Au début, je comptais chaque arrivée de bateau au port à laquelle j’assistais. La première, la cinquième, la douzième. Et puis j’ai arrêté. C’était il y a deux ans, je ne me suis toujours pas habituée. A mesure que le bateau arrive, une multitude de pupilles se devinent derrière le bastingage, les premières à fendre l’armure des énormes bâtiments militaires, à rappeler que compter ne sert à rien. A quai, la répétition générale a déjà été jouée depuis longtemps. Parmi les ténors, Leoluca Orlando, le maire de Palerme est fidèle au poste. Jour et nuit, à chaque fois qu’un bateau de migrants arrive, il récite sa partition, tentant de bousculer l’indifférence générale : « C’est un génocide qui se joue ici et ici en Sicile, nous ne voulons pas en être complices ». Sa gouaille légendaire n’a connu qu’une seule variation. C’était une matinée d’août 2015. 359 migrants sont arrivés dont une femme enceinte et de nombreux mineurs isolés. Tous vivants. « Tragiquement tranquille », avait-il alors commenté mezzo voce. Autour de lui, les tentes et les auvents sont montés,  les combinaisons enfilées, les brassards « Police » mis en évidence, des masques en papier couvrent les visages. « Et nous, on peut pas en avoir de masque en papier ? J’en peux plus d’attendre avec cette odeur », trépigne une collègue, petite caméra au bout du bras.

A bord, à quelques mètres, l‘humanité dégueule toute sa trivialité. Cette fois, nous sommes au mois de mai, le soleil déjà brûlant fait bouillir les deux sanisettes de plastique installées sur le pont du Dattilo où s’entasse plus d’un millier de personnes. Les corps se serrent malgré eux, les peaux collent d’un mélange de sel et de transpiration. Les exhalations d’essence finissent d’appesantir l’air jusqu’à la nausée. Pendant la traversée, le mélange d’eau de mer et de carburant qui enduit le fond des canots pneumatiques brûle les peaux et imprègne les narines et les corps. Certains s’évanouissent. C’est ce même mélange que les médecins légistes retrouvent parfois dans les poumons des migrants retrouvés sans vie au fond des canots pneumatiques.

Des survivants

Lorsque le ponton touche la terre ferme commence un autre ballet. Les pas sont hésitants, les pieds nus ou en tongs, les corps sont drapés dans des couvertures de survie dorées comme la fin d’un immense marathon dont chacun sort à bout de force. Les corps se déploient, les uns après les autres, avec pour seule identité, ce numéro écrit au feutre sur un bracelet de plastique. 

Des civières et des fauteuils roulants portent à terre les plus mal en point. Le grondement rassurant des manœuvres du navire qui amarre auraient presque fait oublier une évidence : personne ici ne revient d’une croisière. Les bébés passent de main en main, d’un médecin à l’autre, souvent sans un bruit. Leurs rares pleurs suspendent la scène dans un silence glaçant. Chaque fois que je rentre du port, je repense à cette phrase, invariable, du responsable de l’équipe médicale : « Tout le monde est en bonne santé ». Il suffit de quelques heures pour se rendre compte que Giuseppe Termini veut dire par là : « Personne n’est en danger de mort ou atteint d’une maladie grave ».

Pendant des heures, des jours parfois, chacun devient un numéro en file derrière un autre, une succession infinie de Crocs – ces chaussures de plastique distribuées par la Caritas de Palerme aux migrants - qui tachètent le gris du quai de leurs couleurs criardes. Des bus affrétés de toute la région attendent sur le parking, déjà prêts à convoyer parfois jusqu’au nord de l’Italie ces nouveaux venus.

Savent-ils même que c’est en Sicile qu’ils sont arrivés ? Pas toujours. Peu importe, c’est l’Italie, l’Europe. Alors on rit, on prie, on chante, on blague, on taquine son voisin de file, on regarde un peu interdits cette mécanique routinière qui se déploie. Peu importe, tous ici sont des survivants. Mamadou, un jeune Sénégalais rencontré dans un centre d’accueil de Palerme avait résumé ainsi son voyage : « Tu fuis le feu pour entrer dans le feu, tu fuis la mort pour aller vers la mort ».

Un texte qui illustre les photos de Max Hirzel

La suite du premier épisode ainsi que les deux épisodes suivants sont à découvrir sur le site de RDV Photos