Hubert, OS et fier de l’être

Sarah Lefèvre - Boxsons - Mai 2018

Hubert, 71 ans dont 35 à la chaîne, raconte les souvenirs de son arrivée chez Peugeot à Sochaux, trois mois avant les événements de Mai 68.

“Heureusement, je vois pas l'usine de ma fenêtre, imagine le cauchemar !” Hubert Truxler a 21 ans, en février 1968, quand il met les pieds chez Peugeot pour la première fois. Six mois pour se tenir à carreau et être embauché. Quand l'usine de 26 000 salariés rejoint le mouvement le 20 mai, son frère aîné, ouvrier depuis plusieurs années à “la Peuj”, lui conseille de ne pas se faire remarquer. Place de la grève, le jeune Vosgien assiste à tous les débats. Le 10 juin, le ton monte : La CGT appelle à la reprise du travail. Les ouvriers de la carrosserie refusent. Plus d'un millier CRS encerclent l'usine.

Les salariés s'arment d'objets en tout genre. Hubert, le petit nouveau, leur file un coup de main “discrètement”.

“J'avais ma mobylette et une sacoche accrochée derrière. Je la remplissais de tout ce que je trouvais et je faisais les aller-retours”.

Les affrontements se poursuivent le 11 juin. Pierre Beylot est tué d'une balle par un CRS. Henri Blanchet, soufflé par une grenade, tombe d'un muret et meurt à son tour. On dénombre 150 blessés ce jour-là, plusieurs amputés.

Jusque-là, Hubert n'a jamais milité. Il n'a finalement jamais pris sa carte à la CGT, mais il décide d'apporter son soutien aux grèves autrement. En 35 ans de carrière, il refuse toute promotion, pour ne pas perdre la tête, ni se prendre au sérieux. 

“Comme un écureuil qui court, qui court dans sa cage et qui n'arrête jamais de courir, je suis toujours resté ouvrier. Je me revendique ouvrier”.

Il documente aussi chaque événement marquant aux dos de tracts : “Prise de gueule avec le chef, rigolade entre collègues, débrayage. Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne”, écrit-il dans Grain de sable sous le capot (Ed. Agone, 2006), ses mémoires publiés sous le pseudo Marcel Durand, pour ses compagnons de labeur et pour les jeunes qui allaient suivre.

“Parfois, quand on avait besoin d’une pause, on sabotaient la chaîne avec les copains, pour se marrer et "emmerder" les chefs, aussi”.

Le papi anar’ vit à Montbéliard (Doubs). Il n’a ni voiture, ni Internet, ni téléphone portable, mais il envoie 300 courriers par an, en moyenne.

Hubert Truxler, portrait d'un élection libre de 1968 à aujourd'hui, à écouter sur le site de Boxsons.